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Jérémie ELKAIM
1999 - Presque rien
réalisation Sébastien LIFSHITZ
L'interview de Sébastien Lifshitz

 

L'Humanité du 07-06-2000

 

Sébastien Lifshitz ne se raconte pas d'histoire

 

Entretien. Remarqué pour ses films précédents, les Corps ouverts et Terres froides, le jeune cinéaste franchit le cap officiel du " long " avec Presque rien.

 

De ses premiers courts métrages sont nées deux certitudes : ce jeune homme sait dénicher des talents et afficher un point de vue personnel sur le cinéma, quitte à fâcher ses commanditaires, comme à l'occasion de Terres froides, produit par Pierre Chevalier pour Arte dans la série Gauche/Droite (voir l'Humanité du 22 février et l'Humanité hebdo du 4 et 5 mars). Presque rien est son premier long métrage en salles et confirme une troisième qualité : la persévérance à creuser un sillon, ma foi, fort fertile.

 

Comme Presque rien est l'histoire d'une première fois et est aussi votre premier long métrage, l'avez-vous abordé d'une manière particulière au regard de vos films précédents ?

 

Sébastien Lifshitz. Je ne m'attache pas tant que cela à ces histoires de format. Par exemple, je pars en octobre prochain tourner un documentaire avec une équipe des plus réduites : nous serons quatre en tout et pour tout. J'ai besoin de me confronter à des formats différents, parce qu'à chaque fois, on aborde un récit, des personnages ou un sujet différent, en fonction de sa durée, de son support, s'il est une fiction ou un documentaire... Je ressens le besoin de me déplacer.

 

Vous avez signé Terres froides, dans la série Gauche/Droite d'Arte, qui s'est retrouvé être le seul à être programmé à une heure indue, au-delà de minuit. Quel regard portez-vous sur cette forme de censure ?

 

Sébastien Lifshitz. J'ai eu une déception qu'Arte traite le film ainsi, parce que je pense que c'était totalement injustifié. Mais le film existe et, pour moi, c'est ce qui compte le plus. Je suis persuadé que si la chaîne le rediffuse ou s'il sort un jour en salles, peut-être que les personnes qui se sont braquées sur Terres froides reconsidéreront ce qu'elles ont fait : se retrouver censuré sur une chaîne qui produit une série intitulée Gauche/Droite... Cela dit, ça n'a pas empêché Arte de venir sur Presque rien et participer à la production, même s'ils ont pris leur temps.

 

Certains plans portent le propos d'ensemble de Presque rien : ce sont les portraits. C'est une forme que vous affectionnez ?

 

Sébastien Lifshitz. Je crois réaliser des films qui tournent autour de l'idée du portrait et qui tentent, toujours de manière fragmentaire, de se rapprocher d'un individu et de le raconter de l'intérieur. Quand on choisit ce point de vue-là, on est dans les affects, dans tout ce qui est lié au désir, à la relation à l'autre et aussi de son propre rapport de soi au monde. Ces films portent une quête identitaire : trouver sa place, savoir qui l'on est et comment s'incarner. Mes personnages ont une difficulté à être et à se trouver. Ils sont souvent dans une fragilité et un certain basculement. Ils sont en marche. Comme le film tourne autour d'un personnage et de son histoire, les autres personnages sont vus tels des satellites en orbite autour de Mathieu (Jérémie Elkaïm - NDLR). Je n'ai pas tenté de me mettre en dehors de lui. En cela, le film est subjectif.

Je tente toujours d'exprimer les choses par les corps, une lumière et un cadre. Les informations premières passent d'abord par là : que la forme contienne du sens, de l'information. Je travaille avec un retour vidéo et c'est presque un point de focalisation personnel durant le tournage. J'ai une relation très forte, et pas très évidente, avec le chef opérateur, Pascal Poucet, parce qu'il existe toujours une tentation de l'instrumentaliser. L'idéal, pour moi, serait d'être aussi derrière la caméra mais, alors, je ne pourrais plus diriger comme je le veux mes acteurs. Mais j'ai beaucoup de mal à déléguer le cadre, parce que c'est ce qui compte à mes yeux. Je pense être dans une tradition picturale du cinéma de contrainte, même si, bien entendu, je ne me compare pas aux grands anciens. J'en suis encore aux balbutiements.

 

Vous êtes un peu sévère avec vous-même...

 

Sébastien Lifshitz. J'ai peut-être déplacé mon amour du portrait photographique au cinéma mais en même temps, je suis frustré de ne m'en tenir que là. J'aurais ce désir, dans l'absolu, de ce que j'appelle de " grands récits ", comme chez Hitchcock, Lang, Dreyer ou Mizoguchi : des récits à la fois populaires dans leur simplicité et totalement modernes dans leur recherche plastique. J'aimerais tant accéder un jour à la fois à une esthétique moderne qui cherche et à un récit qui capte une histoire ample. Pour moi, ce cinéma des années trente à cinquante est un cinéma d'immenses conteurs. Je vois tout que le cinéma a abandonné depuis. Pourtant, j'aimerais y croire. Dans mon cas, j'en suis uniquement à la position d'un individu, pourquoi pas ? Ça peut faire un film... J'ai le sentiment d'un passage obligé, parce que j'y apprends ce qu'est un corps, une caméra et comment placer ce corps dans un espace, avant même de penser à le déplacer et à le confronter au monde. Ce n'est pas de l'humilité : je vois les limites du film et je vois tout le chemin qu'il me reste à parcourir.

 

Comment avez-vous travaillé avec vos comédiens pour obtenir ce résultat, le plus souvent en intériorité ? Tourniez-vous les scènes plusieurs fois, par exemple ?

 

Sébastien Lifshitz. On ne fait pas tant de prises que cela, en fait. Là où on réalise le plus de prises, c'est avec les comédiens qui ont des petits rôles. Il est très difficile pour un acteur qui arrive de faire exister son personnage, lui donner de la consistance, dans les trois seuls plans qu'il aura à l'arrivée. Avec les rôles principaux, on a répété trois semaines avant le début du tournage. Quant à Jérémie, il savait qu'il portait le film et en même temps, il s'en remettait à moi. Il a accepté d'être " la chose " du réalisateur, d'être complètement instrumentalisé. Il devait avoir l'impression d'être à l'armée ! Je trouve cette confiance, cette façon qu'il a de s'offrir très belles. C'est rare dans un métier où l'on a davantage tendance à se protéger. Ce qui était formidable aussi est que Stéphane (Rideau - NDLR) et Jérémie étaient très complices et ont joué le jeu, la tête la première. Ce n'était pas très évident, en particulier dans les scènes sexuelles.

 

Je suis autoritaire mais je sais aussi qu'il faut laisser circuler de la liberté. Le tournage se situe donc dans ce dilemme. J'ai cette tentation d'assujettir le comédien à ce que je pense ou désire de la scène et, en même temps, je sais qu'il faut que l'idée que j'ai de la scène soit dépassée, qu'il se passe quelque chose d'autre et donc laisser aux comédiens une liberté pour aller au-delà. Parfois c'est formidable et parfois je pouvais brimer Jérémie (Elkaïm - NDLR) quand cet au-delà ne m'intéressait pas.

 

La vision de la famille qui ressort de votre film met l'autorité du côté des femmes - la sour et la mère de Mathieu - et une certaine transmission du côté du père, de Cédric...

Sébastien Lifshitz. Je suis incapable d'imaginer une famille idéale, un père, une mère et tout ça. Pour moi, une famille est forcément en crise, monoparentale, dont les enfants sont livrés à eux-mêmes, d'où d'ailleurs une difficulté à se construire. Quand l'autorité se manifeste dans un tel contexte, elle est nécessairement du côté de la mère qui est ici bicéphale : la sour représente une autre facette de la figure maternelle. Il m'est difficile d'envisager les choses autrement.

 

Dans la lignée de vos films précédents, l'homosexualité est présente mais votre point de vue semble en retenir le plus corrosif et qui tend à être effacé, qui serait du côté de " sexualité " plus que de " homo ", pour dire vite.

Sébastien Lifshitz. Je ne mets pas l'homosexualité au centre. Presque rien est un film " avec ". Le personnage de Mathieu est un être en construction : là est le véritable sujet du film. Il est quelqu'un qui se cherche, quitte l'adolescence et devient un homme. L'histoire d'amour ne m'intéresse pas en tant que telle mais comme un élément qu'il rencontre sur son chemin.

Au fond, j'essaye de montrer que devenir un homme n'est pas un problème en soi. En revanche, quitter l'enfance pour aller ailleurs, devenir un adulte représente de vrais enjeux et une quête profonde.

Il est vrai que maintenant, dès lors qu'il y a un pédé dans votre film, on l'étiquette " film gay ". Pour moi, c'est une aberration totale. Certains producteurs me disent aussi " quand tu arrêteras de faire des films de pédés, je serai ravi de travailler avec toi ". Si vous voulez réduire un film à ce point... En fait, ce qui est en jeu est une question purement économique : tel film cible telle clientèle et est vendu comme tel, sans considérer que, dans le fond, tel n'est pas son sujet. En fait, pour moi, l'homosexualité a mille visages. Avec les Corps ouverts, j'en ai retenu un. L'homosexualité peut être plus " trash ", plus subversive. Dans ce cas, elle peut correspondre à une réalité mais aussi devenir une image à la limite du cliché. J'ai essayé de prendre le contre-pied de ces images et dire que l'homosexualité peut se raconter aussi de cette manière-là : sentimentale ; et que c'est une manière possible de la décliner. Cela ne fait pas plaisir à tout le monde, en particulier ceux pour qui la représentation de l'homosexualité devrait être plus corrosive.

En même temps, je ne nie pas tenter de représenter l'homosexualité à ma façon, c'est-à-dire qui essaye de la banaliser, parce que j'estime que la société est devenue, globalement, plus tolérante et le film prend acte de cette évolution.

 

Propos recueillis par M. G. - Lien web L'Humanité

 

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1999 - Presque rien - Réalisation Sébastien Lifshitz - Avec Jérémie Elkaïm, Stéphane Rideau
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* Entretien avec Sébastien Lifshitz dans l'Humanité : Ici !
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